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"La Belle et la Bête" de Jean Cocteau  (Rétro) posté le jeudi 27 novembre 2008 12:56

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La Belle et la Bête
1946
Durée : 1h36

 

 

 

 

 

 

 

Dans l’historique du cinéma français, un nom raisonne encore comme une invitation au voyage, un appel pour ailleurs. Quinze ans après son moyen-métrage aussi expérimental que surréaliste Le sang du poète, Jean Cocteau entreprend d’adapter le conte de Madame Leprince de Beaumont, La Belle et la Bête. Assisté à la mise en scène par un René Clément pas encore cinéaste (il réalisera la Bataille du Rail peu de temps plus tard, le film sortira en février 1946, soit avant celui de Cocteau) Cocteau s’entoure de sa muse Jean Marais pour réaliser son "rêve dormi debout", comédien avec qui il tournera la totalité de ses films à venir et dont leur liaison amoureuse évoque sans peine le thématique du film


À une époque indéterminée, la Belle (Josette Day) vit avec son père et ses deux sœur dans un milieu bourgeois qui tend à s’éteindre. Convoitée par Avenan (Jean Marais), la jeune femme ne vit que pour servir son père, commerçant maritime. Celui-ci s’égare une nuit en forêt et découvre un étrange château. Devenu prisonnier par son propriétaire, la terrible Bête (Jean Marais), celui-ci se voit proposer d’échanger sa captivité avec l’une de ses filles. La Belle décide alors de se rendre à la Bête…

 

 

Dans le cinéma de Cocteau, l’art de l’image ne peut se dissocier de l’art du mot. En créateur aux multiples faces, l’auteur ouvre son film en se mettant lui-même en scène de deux façons distinctes, chacune renvoyant à l’un de ses champs de création. Tout d’abord, c’est dans le décor d’une salle de classe que nous découvrons l’auteur, dos à la caméra, traçant sur un tableau noir un générique à la craie. Sous le lettrage se dessinent lentement des silhouettes et des visages dans le style graphique si singulier de Cocteau. Dans un second temps, l’ouverture du film se fait sur un texte écrit par la main de l’auteur, véritable manifeste sur le conte et demande de complicité entre le créateur et le spectateur. La Belle et la Bête prend donc, avant même sa première image "narrative", les allures d’un spectacle hybride où seront mêlées les thématiques du cinéaste et son regard sur les livres d’images.
D’images, il en question sous la direction d’Henri Alekan, chef opérateur du film qui travaillera quelques années plus tard avec Julien Duvivier sur Anna Karenine (1948) et les Ailes du Désir de Wim Wenders (1987). Un chef de poste à qui la postérité du film doit beaucoup, tant Alekan semble avoir su capté la portée suggestive et poétique de la vision de Cocteau. Il compose dans l’opposition, travaillant les séquences du quotidien familial (tournée en Indre et Loire, au manoir de Rochecorbon) sous l’influence des lumières des peintres flamands. Ainsi, les fenêtres diffusent un éclairage laiteux sur des visages de femmes tout droits sortis des tableaux de Vermeer (le foulard entourant les cheveux de la Belle renvoie sans cesse à la jeune fille à la perle ou à la Laitière) et des allures d’hommes emprunt de Rembrandt. Cette utilisation de la lumière du jour dans le classique éclairage à trois point qui fera les beaux jours de sa collaboration avec Marcel Carné (Juliette ou la clé des Songes - 1951,) se trouve de plus en plus troublé dans les séquences d’intérieurs dans lesquelles Alekan joue du contre jour et très souvent de la sous-exposition des premiers plans. D’autre part, nous remarquerons l’utilisation dans le cadre de l’objet, figure prenant place dans le plan comme élément de division et de composition. À ce titre, notons la séquence de repas à l’occasion du retour du père, séquence dans laquelle un chandelier viendra littéralement scinder l’écran en son milieu laissant ainsi le personnage d’Avenant (Jean Marais) isolé du reste de la scène. Cet exercice hérité du pictural annonce également la suite du métrage et l’important que relève, dans l’univers fantasmagorique du château de la Bête, les objets quotidiens.

 

 

Si Alekan puise dans le classique pour mettre en scène la « réalité » du monde, c’est vers le surréalisme qu’il se tourne pour illustrer le monde du conte. En collaboration avec le département des décors, le chef opérateur et Cocteau choisirons d’ « évoquer » ce château plutôt que de l’ « exhiber ». Jean Cocteau dresse alors son film comme une scène de théâtre sur laquelle seraient disposés des objets symbolique censé rendre compte d’un décor que nous ne verrons jamais. Ainsi, les bras armés de chandeliers se détachent sur des fonds neutres, un escalier est gravis par la Belle dans un décor absolument vide, des montants de porte créent des passages au travers de rideaux noirs. Autant d’indices qui viennent corroborer la lettre de Cocteau en ouverture du film : seule la complicité avec la part d’enfant du spectateur permettra de rendre ce monde « crédible ». Car enfin la déambulation de ce funeste château n’a absolument rien de réaliste, et c’est bien là le cœur de la réflexion de Cocteau. Refusant le traitement classique du décor hanté, il utilise une esthétique surréaliste et expressionniste en vue de créer de la poétique. Alekan travaille alors sur les lignes, parallèles ou brisées (ombres de grilles) et sur les jeux d’ombres (celle du père grandissant anormalement sur la porte d’entrée du château lors de son arrivée). Ce constant décalage entre le concret du monde de Belle et l’abstrait du monde de la Bête va ainsi permettre à Cocteau de broder le motif majeur du film : la passerelle.

Le poète et écrivain marque son œuvre sous le signe de la rencontre, le point de frottement entre deux formes d’art et deux cultures. La relecture des mythes étant au cœur de ses travaux (reprise du mythe œdipien dans sa pièce La Machine Infernale, mise en image d’Orphée), celui des antagonistes ne pouvaient alors lui échapper. Mais à l’évidence, il fallait à Cocteau un autre niveau de lecture que celui de la fable sur la différence. Il entreprend alors de convaincre Jean Marais, dont l’idylle avec Cocteau n’est plus vraiment secrète, d’endosser le double rôle d’Avenant et de la Bête. Une incursion d’Orphée dans la Belle et la Bête ? Assurément, la séquence montrant la Bête s’abreuver au bord d’un bassin annonce la passion future de Cocteau pour ce mythe dont il tirera deux films : Orphée en 1949 et le Testament D’Orphée en 1959. Fasciné par son art au moins autant que par son comédien, Jean Cocteau joue sans cesse de ce décalage de ton, dirigeant Avean comme un jeune premier tout droit sortit de la modernité, imposant à la Bête une prestance et une diction venue du théâtre classique. La question sexuelle, sans jamais être ouvertement évoquée, est pourtant bien présente dans le dilemme que propose la Belle et la Bête. Cocteau offre à l’image de nombreux regards caméra, met en scène le duo Belle/Bête dans une querelle de soumission (la Belle anciennement servante se change en princesse servit), la Bête prise entre son animalité et son humanité peine à contrôler ses instincts. Ces instincts animal qui nous sont montrés dans une séquence d’extérieur durant laquelle la Bête dresse ses oreilles à l’approche d’une biche, mais des pulsions plus humaines que Cocteau met en scène alors que la Bête vient geindre devant la porte de la Belle, le corps fumant.

 

 

Ce jeu de métaphores, Cocteau l’entretient dans son rapport à la symbolique de l’Objet. Dans la Belle et la Bête, l’inerte prend vie sous la coupe de la magie. Ainsi, la Bête elle-même désigne ses attributs : gant, miroir (Orphée en était le manifeste), cheval (associé à une formule magique), clé d’or. Autant d’artefacts propres à l’imaginaire de l’enfance que le cinéaste s’amuse à utiliser au premier degré. La clé d’or du pavillon de Diane devient gage de la confiance de la Bête pour la Belle, image de la clé du cœur. Si ces objets ont bien rôle de passerelle entre les deux mondes (le cheval sert de transport, le gant téléporte la Belle, le miroir lui fait voir ce qu’elle désir observé), le montage du film travaille également à ce glissement entre l’imaginaire et le réel. Ainsi, le passage de la vie à la mort et la révélation de l’identité de la Bête (un beau jeune homme semblable à Avenant) nous est montré par un trucage gommant les traits de la Bête pour faire apparaître, dans le même plan, ceux de Jean Marais. De même que l’image effectue une rotation totale lors de l’évocation du mot « miroir » par les deux sœur de la Belle. Qu’en serait-il en effet du film de Cocteau sans son avant-gardisme en matière de trucages ? Si le cinéaste joue la désuétude de certains effets pour ancrer son récit dans l’univers de l’enfance (les téléportations de la Belle en forme d’hommages à Méliès et à la magie des images), d’autres marquèrent leur temps et les rétines collectives. Jean Marais revêtu ainsi un masque dont la pose prenait à elle seule près de quatre heurs, maquillage réalisé par le perruquier parisien Pontet). Passons sur les bougeoirs animés par des bras sans corps, des statues de cheminé aux visages animés pour terminé par l’envolée finale des deux amants par delà les nuages. Un florilège d’effets qui ont fait du film l’une des grandes premières en France en matières de trucages et qui a su associée la crédibilité des effets avec la note poétique voulu par le cinéaste.

 

 

Dans sa quête d’intemporalité, Jean Cocteau parvint à imprimer à son film une universelle poésie. Combinant les avancées techniques et le minimalisme de la mise en scène, La Belle et la Bête obtint le prix Louis Delluc en 1946 et marqua de son empreinte des générations de cinéastes. Brillement repris par les studios Disney en 1992,  qui en fit une tragédie gothique plutôt qu’une fable, le mythe de la Belle et la Bête semble toujours porter en lui son regard sur la différence et la notion de normalité. Autant de réflexions qui auront jalonnées l’existence de Cocteau jusqu’à la fin de sa vie, le 11 octobre 1963.

 

 

Pierre de Parscau

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