Une femme est une femme
1961
Durée : 1h21
Début des années 60. Le
cinéma français découvre sur ses écrans
les images d’un groupes de jeunes critiques frondeurs.
C’est au sein de la revue les Cahiers du
cinéma (fondée en 1951 par André Bazin)
que les noms de Truffaut, Godard, Chabrol, Rivette et Rohmer vont
s’entrecroiser, fusionner, inventer. Par leurs plumes, ces
jeunes ambitieux mettent en avant leur goût pour le
cinéma américain et distinguent des "auteurs"
là où le grand public et le reste de la critique de
l’époque ne voyaient que de simples faiseurs et
techniciens. Ainsi, Howard Hawks et Hitchcock se verront
portés aux nues dans les pages des Cahiers (les
défenseurs de ces cinéastes formeront le groupe des
"Hitchcocko-Hawksien"), les rédacteurs échangeant
régulièrement avec leurs réalisateurs phares
et mettent en place un respect mutuel. Ce lien
critiques/cinéastes, dont Bazin fut l’un des
instigateurs grâce à ses entretiens avec Orson Welles
notamment (voir Orson Welles par André Bazin,
éditions Petite bibliothèque des Cahiers du
cinéma), se voit perpétué et
immortalisé avec la parution en 1967 du
célèbre Hitchcock-Truffaut, entretien fleuve
du réalisateur de Jules et Jim avec le maître
britannique. Mais les jeunes rédacteurs des Cahiers
ne comptent pas en rester là. Unis dans ce que Claude
Chabrol a pu considérer comme "une véritable mafia",
le groupe se lance dans la réalisation, chacun promettant
à l’autre de l’aider dans ses projets en cas de
succès. Et c’est Truffaut le premier qui, en 1959,
connaît la consécration avec les 400
coups (d’ailleurs dédié à la
mémoire de Bazin qui décéda le premier jour du
tournage), fable sur l’enfance qui obtient le prix de la mise
en scène au Festival de Cannes. Débute alors le temps
des premiers longs-métrages pour ceux que l’on nommera
plus tard la Nouvelle Vague.
Jean-Luc Godard apparaît rapidement comme l’un des fers
de lance de ce mouvement de renouveau. Tout d’abord
axée sur le documentaire avec Opération
béton en 1954 (média qu’il ne quittera
d’ailleurs jamais vraiment), sa filmographie s’enflamme
en 1960 avec le triomphe d’A bout de souffle (Prix
Jean Vigo), sur un scénario de Truffaut et sous la direction
artistique de Claude Chabrol. Œuvre en forme de manifeste,
tremplin commun et inespéré pour
l’équipe des Cahiers. De tous les
cinéastes de la mouvance, Godard est sans nul doute le plus
expérimentateur, pariant à chaque film sur de
nouvelles formes narratives, déconstruisant et remodelant
les codes établis alors.
Après l’interdiction de sortie du Petit
Soldat en 1960, pour cause de dénonciation des tortures
en Algérie, Godard sort en 1961 Une femme est une
femme, seconde collaboration avec Anna Karina (après
le Petit Soldat donc) qui épousera par la suite le
metteur en scène.

Angela (Anna Karina), stripteaseuse et compagne
d’Emile (Jean-Claude Brialy) désire ardemment un
enfant de celui-ci. Mais Emile le lui refuse. Perdant patience,
Angela tombe dans les bras d’Alfred (Jean-Paul Belmondo) qui
accepte de lui faire un bébé. Mais, amoureuse
d’Emile, la jeune femme ne lui cède pas…
Trois personnages, un appartement, trois actes. A en observer la
structure, Une femme est une femme arbore
à bien des égards les allures d’un vaudeville.
Et c’est bien ce qu’il est. On retrouve les
archétypes du genre : mari trompé, amant épris
et ingénue séduisante. De cette accumulation de
clichés, Godard ne se cache pas. Au contraire, non content
de nous infliger la peinture d’un genre plus que
formaté, le cinéaste exhibe l’artifice, expose
au grand jour le factice. Il s’agit alors moins de
l’histoire d’un trio amoureux que d’une
réflexion sur l’art de la
représentativité. D’ailleurs les personnages
eux-mêmes se questionnent soudain à propos de la
nature de la situation. Comédie ? Mélodrame ? Les
deux évidement, mais avant d’aller plus loin,
observons le contexte.
Si la Nouvelle Vague marque si fort les esprits, c’est que
ses "militants" travaillent non pas à l’innovation
pour l’innovation, mais à une forme de reconstruction
des repères filmiques. Ce principe trouvait d’ailleurs
un formidable écho dans A bout de souffle, film
dans lequel Godard éclatait les interdits narratifs et
développait un rythme jusqu’alors inédit. Nous
l’avons noté plus haut, Godard est avant tout un
auteur "réflexif", théoricien d’une nouvelle
forme de langage.
Depuis les prémices du septième art, des codes
d’écritures et de narrations se sont lentement
établis, se répandant sur l’ensemble de la
production, par le biais de différents penseurs formels
(Griffith, Eisenstein et même les frères
Lumière). Ainsi donc, le raccord à 180°, le faux
raccord, le regard face caméra… sont devenus des
sortes d’interdits, des "erreurs" trop voyantes pour le
regard des spectateurs. Ces formes d’interdiction
s’applique d’autant plus dans la logique du classicisme
(hollywoodien ou européen): l’action à
l’écran se doit d’être cohérente et
compréhensible, la barrière entre
l’écran et la salle est nette, la caméra est au
service de l’action. C’est bien cette logique narrative
que la Nouvelle Vague, et Godard en particulier, tend à
mettre à mal dans ses premiers jets, donnant par ce biais
naissance à ce que l’on appellera une forme de
cinéma "moderne".

C’est toute la réflexion qui entoure Une femme est une femme, film semblable à un texte à trous qu’il nous faudrait compléter. L’œuvre de Godard est ainsi clairsemée de ces films à énigmes auxquels il semble qu’on y est ôter toutes les pistes signifiantes (Made in USA et ses noms propres « censurés », Alphaville et sa logique démente). Le jeu de titrage est de plus réutiliser tout au long du film, que ce soit en surimpression de l’action (le texte servant de complément ou de contrepoint à l’action) ou même au sein de la diégèse.
Attachons nous à ce dernier point. Dans une séquence de dispute entre Emile et Angela, Emile annonce à sa compagne qu’il refuse tout net de lui adresser la parole. Le couple se met donc au lit dans un parfait silence quant soudain Angela se lève et rapporte un livre de la bibliothèque. Elle présente la couverture à Emile qui peut y lire "Monstre". Commence alors une conversation silencieuse entre nos deux personnages, s’insultant par couvertures interposées. Une nouvelle forme de langage nous est alors présentée, forme mettant en avant l’image au détriment du son. Retour en quelque sorte aux racines d’un art qui a vu le jour muet.
De ces "essais" narratifs, Une femme est une femme en regorge (séquences de comédie musicales, clins d'oeils au spectateur, refus du découpage), tant et tant que la trame scénaristique fini par se réduire à ces effets de style, comme souvent chez Godard. Si le spectateur est en droit de réclamer qu’on lui "raconte" une histoire, le cinéaste décide de manière dictatoriale de lui servir un film traitant de "la vraie nature d’une histoire". Le metteur en scène développe jusqu’au bout ses idées : si le décor évoque une scène de théâtre, Godard fait effectuer un salut à ses comédiens face caméra. Lorsque Belmondo entre en scène, et nous rappelle A bout de souffle (d’autant plus à l’époque de la sortie du film), Godard lui fait évoquer la projection de ce film. Cette barrière spectateur/écran et fiction/réalité tend à s’estomper totalement à force de cassure de règles. Si Truffaut lançait le nom de « Chabrol » dans la cour des 400 coups, Godard surenchéri en évoquant la sortie de Jules et Jim avec l’apparition de Jeanne Moreau. La "mafia" dont à pu parler Chabrol tourne alors à plein régime, les nouvelles coqueluches des cinéphiles français n’hésitant jamais à soutenir les travaux de leurs frères d’armes.

Construit sur la déconstruction, jouant du truquage en exagérant le montage (séquence de transformisme rappelant Méliès) et noyant son récit sous une montagne d'expérimentation, Une femme est une femme est à l'image de son titre, cyclique et insoluble. Sans doute un pari réussit pour Godard que ce détournement de la tradition américaine. Dans le monde du cinéaste Marilyn est devenue brune, le Technicolor ne capte que le rouge et le bleu et le spectateur n'en fini pas de s'interroger... tout comme le critique.

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