Les Yeux
Bandés
Sortie le 9 janvier 2008
Durée : 1H21
Il est bon de prendre un instant de recul sur
la production cinématographique hexagonale de ces
dernières années, de s’apercevoir par la
même occasion de la systématisation des productions.
Le tournant amorcé conduit irrémédiablement la
multiplication des métrages standardisés et
calibrés, dans lesquels le spectateur moyen y retrouvera
avec délice ses vedettes de télévision
favorites. En bref, on y se masse devant les écrans de
cinéma pour assister à des projections de
téléfilms à gros budgets, sans risques, sans
partis pris et surtout sans enjeux artistiques. La course au profit
nous condamne alors à une succession de comédies
romantiques édifiantes, copies ternes d’un
savoir-faire anglais, ou de logorrhées indigestes sur des
trentenaires en crise, quand ce ne sont pas les adaptations
juteuses des séries type Brigades du tigre
ou Les chevaliers du ciel. Sortir de ces sentiers
balisés (et plébiscités !) n’est
actuellement pas chose facile en France, et nombreux sont les
jeunes cinéastes ambitieux à s’être
ramassés face à des Camping et autres
Bronzés 3. Bien sûr quelques nappes de
fraîcheur subsistent encore, on voit fleurir un renouveau du
cinéma de genre avec bonheur, mais les entrées
n’y sont pas. Chrysalis, le Pacte des loups
ou Haute tension, autant de tirs d’essai pour tenter
de détourner les esprits avilis de la dictature du
médiocre, bancals parfois mais dont l’entreprise
à elle seule est plus que louable au sein du système
actuel.
Le film de Thomas Lilti rentre à sa manière dans cette catégorie d’outsiders, même si la volonté du cinéaste n’est pas de bouleverser un genre, il livre un film d’une qualité trop rare. On se prend à rêver qu’un tel premier film puisse un jour devenir un standard, mais face à la production actuelle, force est de constater qu’il se place bien au-dessus de la triste moyenne.
Théo (Jonathan Zaccai), chauffeur routier tranquille, apprend par les journaux le viol et le meurtre d’une jeune femme. L’accusé n’est autre que Martin (Guillaume Depardieu), élevé avec lui comme un frère au sein d’une famille d’accueil. Face aux certitudes de tous quant à la culpabilité du suspect, Théo se dresse pour défendre son ancien ami.
Le film de Thomas Lilti rentre à sa manière dans cette catégorie d’outsiders, même si la volonté du cinéaste n’est pas de bouleverser un genre, il livre un film d’une qualité trop rare. On se prend à rêver qu’un tel premier film puisse un jour devenir un standard, mais face à la production actuelle, force est de constater qu’il se place bien au-dessus de la triste moyenne.
Théo (Jonathan Zaccai), chauffeur routier tranquille, apprend par les journaux le viol et le meurtre d’une jeune femme. L’accusé n’est autre que Martin (Guillaume Depardieu), élevé avec lui comme un frère au sein d’une famille d’accueil. Face aux certitudes de tous quant à la culpabilité du suspect, Théo se dresse pour défendre son ancien ami.

Les yeux bandés… les
yeux bandés de la Justice impartiale, le regard aveugle de
la majorité accusant ardemment Max ou un simple jeu
d’enfant où l’un des frères traverse
l’autoroute les yeux clos ? Le titre synthétise
parfaitement la multiplicité des propos et les nombreuses
couches du récit.
Difficile de qualifier pertinemment le film, sorte de polar à contre-pied. Car si le point de départ de la narration est bien une scène de viol et l’arrestation d’un suspect, Thomas Lilti focalise sa caméra non sur l’aspect judiciaire et policier mais sur les dommages collatéraux d’un tel acte au sein d’un milieu donné. Peu importe finalement la culpabilité réelle de Martin, l’essentiel réside dans celle de Théo, qui voit rejaillir en lui des souvenirs douloureux, et dont l’équilibre social se voit anéanti tout au long du film. Et c’est à cette lente descente que nous convie le réalisateur, dont la mise en scène sobre et classieuse ne cherche jamais à prendre le pas sur les protagonistes. Sa caméra se fait discrète, toujours pudique face à la tragédie qui se joue sous nos yeux. On ne traquera pas la larme au coin des yeux, comme il nous sera imposé de la distance face à l’action lors des points de tensions narratifs.
Le récit se divise, s’entremêle, noie la compréhension durant la première demi-heure sans que l’on connaisse vraiment la place de chacun dans la toile du drame. Chaque « victime » de l’affaire nous est présentée par touches, Lilti retardera au maximum leur inévitable confrontation. Le choix de casting apparaît comme une totale réussite, les seconds rôles des productions standards prenant ici la place qui leur est due. Le trio masculin (Zaccai/Depardieu/Abelanski) crève l’écran, jouant chacun d’une partition délicate. De l’animalité de Depardieu, l’œil passe à la fêlure du jeu d’Ablanski, incarnant le père de la victime. Jonathan Zaccai trouve un rôle à sa mesure, portant littéralement le récit par son unique regard.
Difficile de qualifier pertinemment le film, sorte de polar à contre-pied. Car si le point de départ de la narration est bien une scène de viol et l’arrestation d’un suspect, Thomas Lilti focalise sa caméra non sur l’aspect judiciaire et policier mais sur les dommages collatéraux d’un tel acte au sein d’un milieu donné. Peu importe finalement la culpabilité réelle de Martin, l’essentiel réside dans celle de Théo, qui voit rejaillir en lui des souvenirs douloureux, et dont l’équilibre social se voit anéanti tout au long du film. Et c’est à cette lente descente que nous convie le réalisateur, dont la mise en scène sobre et classieuse ne cherche jamais à prendre le pas sur les protagonistes. Sa caméra se fait discrète, toujours pudique face à la tragédie qui se joue sous nos yeux. On ne traquera pas la larme au coin des yeux, comme il nous sera imposé de la distance face à l’action lors des points de tensions narratifs.
Le récit se divise, s’entremêle, noie la compréhension durant la première demi-heure sans que l’on connaisse vraiment la place de chacun dans la toile du drame. Chaque « victime » de l’affaire nous est présentée par touches, Lilti retardera au maximum leur inévitable confrontation. Le choix de casting apparaît comme une totale réussite, les seconds rôles des productions standards prenant ici la place qui leur est due. Le trio masculin (Zaccai/Depardieu/Abelanski) crève l’écran, jouant chacun d’une partition délicate. De l’animalité de Depardieu, l’œil passe à la fêlure du jeu d’Ablanski, incarnant le père de la victime. Jonathan Zaccai trouve un rôle à sa mesure, portant littéralement le récit par son unique regard.

La fragmentation en flash-back de la narration ajoute encore toute une série de zones troubles, le passé des deux "frères" ne nous sera jamais totalement révélé, seulement suggéré. Arrêtons nous alors sur un souci budgétaire. Il est ici bien évident que le réalisateur n’a pas pu profiter d’un budget colossal. Mais celui-ci a su tirer parti de cet handicap en y trouvant des solutions purement cinématographiques. Ainsi, le personnage de Guillaume Depardieu ne nous est montré que quelques minutes seulement, mais cette rareté suffit à insuffler aux séquences de parloirs une dynamique et une tension constante (les deux comédiens y sont clairement brillants). Lilti et son chef opérateur ont également opté pour un filmage en HD, au format 2.35 tout de même. Le support se révèle particulièrement réactif dans les séquences d’intérieurs (surtout sur les hautes lumières et les forts contrastes), l’image parvient même à retrouver la granularité de la pellicule 35mm avec un beau travail de textures et de particules. Preuve est faîtes que le manque de moyen stimule parfois la créativité.
Dans un final en forme d’hommage au polar "classique" (citation du premier Parrain dans une séquence de toilettes), Lilti ressert son étau et transcende sans dialogues un sujet délicat (surtout dans une actualité brulante du côté judiciaire). C’est bien cette maîtrise qui touche, cette confiance d’un cinéaste en ses comédiens qui fait la réussite du film. Sans jamais vouloir expliciter, le non-dit devient le vecteur de l’action, la caméra crée le langage.
La base d’un art majeur malheureusement
oubliée par beaucoup…
Pierre de Parscau


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